Visage de masque

Visage de masque

Visage de masque est un article du penseur ivoirien Alphonse Tiérou, paru dans la revue le Monde des Religions, qui introduit son livre Paroles de Masques, un regard africain sur l’art africain publié en 2008. Alphonse Tiérou est à la fois philosophe, chercheur, chorégraphe et formateur en danse et culture africaine. 

Art Wêon (Côte d’Ivoire)

Incarnation, selon la tradition africaine, de la force, du Pouvoir, de la Sagesse, le masque dit-on, n’est pas une oeuvre d’art mais une créature de Dieu. Sa fonction est sacrée.

Un masque africain n’est pas une oeuvre d’art. Conçu pour être vu en mouvement et prendre vie par la danse, soutenu par le langage secret des tambours parleurs, il est la force, le Pouvoir, la Sagesse. Bien que confectionné de bois, le masque est une créature de Dieu, doté d’une nature divine. Immortel (jamais on ne verra la tombe d’un masque), il est hors propriété humaine, il n’est ni à vendre ni à louer: nul ne peut dire qu’un masque lui appartient.

La plupart des mythologies africaines intègrent les récits d’un messager, un haros qui, le premier, a rencontré les masques aux visages et costumes de lumière, a dialogué avec eux et s’est initié à leurs mystères. L’un de ces mystères est celui des sorties du masque, moments éphémères obéissant à des cycles réguliers, lors desquels sont réunis les trois éléments constitutifs d’un masque: le porteur ou la porteuse (canal par lequel le masque s’exprime au monde, il tient cette fonction au cours de toutes les cérémonies et pendant sa vie entière), le visage du masque (la pièce sculptée elle-même) et son costume (chapeau, tunique, jupes de raphia, bâton peint ou sculpté).

Chaque période de sortie, incursion de l’intemporel dans le temporel, de l’infini dans le fini, est un nouveau commencement dont témoignent les pas de danse, toujours renouvelés, qu’exécutent les masques lors de leurs prestations. Durant ces séjours temporaires parmi les hommes, le masque vit dans le Kman, une habitation circulaire dotée de deux entrées, l’une donnant sur le village, l’autre sur la brousse, systématiquement détruite à l’issue de la période de sortie, qui peut durer d’une semaine à trois lunes. Selon la spécialité  et selon surtout le rang du masque, ces rendez vous avec les hommes peuvent intervenir une ou deux fois par na, tous les trois, sept ou quatorze ans, parfois encore plus rarement. A l’issue de ces séjours  les masques regagnent Trokpé, leur demeure principale, située en hauteur, plus près de Dieu.

Le masque joue un rôle majeur sur les plans spirituel, symbolique, philosophique, juridique ou encore diplomatique. Il se manifeste publiquement dans l’intérêt général, pour intervenir dans un conflit, diriger des rituels saisonniers, présider l’investiture d’un chef, rendre un jugement ou purifier des lieux souillés. Sa fonction est sacrée, son porteur- celui qui s’est initié à ses secrets- est toujours tenu à l’anonymat. Sa danse est un dialogue avec le monde invisible.

Les visages de masques conservés dans les musées d’Occident ont tous été animés par la danse, considérée en Afrique comme la plus belle prière jamais révélée à l’homme. A la mort de sont porteur, le visage est remplacé par un autre. Il est taillé dans le bois selon des rituels précis et porte le même nom que son prédécesseur, en application de la loi d’immortalité, en une chaîne de transmission qui se poursuivra jusqu’à la fin des temps. Quant aux anciens visages, la tradition veut qu’ils soient définitivement soustraits du regard du public.

Mai-juin 2008 le Monde des Religions.

 Alphonse Tiérou

Issu d’une famille de grands chefs traditionnels, fondateur et directeur du Centre de ressources “pédagogiques et recherche pour la création africaine” à Paris, Alphonse Tiérou est l’auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages de référence dans le domaine des arts africains. Il vient de publier Paroles de Masques, un regard africain sur l’Afrique (Maisonneuve et Larose, 496 p.,24 euros).

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