La Femme Celte

 

“Le Triple Visage de la Femme Celte” – Jean Markale

Le Courrier de l’Unesco – Décembre 1975

 

Toutes les sociétés, au cours des âges, ont essayé de définir les rapports de l’homme et de la femme à l’intérieur du couple et dans les structures sociales existantes. Pour ce faire, elles ont donné à l’un et à l’autre une certaine place, laquelle varie assez sensiblement selon les coutumes et les traditions de chaque peuple.

Chez les Celtes, c’est-à-dire chez les anciens Gaulois, chez les Irlandais, chez les Bretons de l’île de Bretagne devenus les Gallois et les Bretons armoricains, les structures sociales étaient celles de tous les peuples indoeuropéens. Donc les tendances étaient patriarcales et le premier rang se trouvait dévolu à l’homme.

Cependant, à l’analyse des textes juridiques, des témoignages historiques, littéraires et mythologiques, on est surpris de constater combien la condition féminine était avantageuse chez les Celtes par rapport à certaines autres sociétés, les méditerranéennes surtout.

Par contre, il est certain qu’il existe des analogies profondes entre les usages celtiques et les usages de l’ancienne Inde à propos des formes de mariage.

Il est connu que tous les Méditerranéens, Grecs et Romains en particulier, tenaient la femme en état de minorité permanente. Au contraire, les Celtes lui ont reconnu des droits que la femme des époques puritaines des 19e et 20e siècles en Europe occidentale était loin de posséder.

Les raisons de cette particularité sont assez diverses, mais on peut en retenir une essentielle : les Celtes quiont envahi l’Europe occidentale, vers le 5e siècle avant notre ère, étaient fort peu nombreux ; ils constituaient une élite guerrière et intellectuelle et trouvèrent sur les territoires qu’ils occupaient des populations autochtones beaucoup plus denses, à qui ils imposèrent leur culture, leur langue, leur religion et leurs techniques, mais à qui ils empruntèrent certaines coutumes, notamment celles qui concernent les rapports ¡nter-individuels.

Il faut donc voir dans l’héritage des peuples anciennement installés dans l’Europe occidentale les conditions très spéciales du statut de la femme telles qu’on les observe dans le cadre de la civilisation celtique.

Ce qui frappe, c’est la relative indépendance de la femme vis-à-vis de l‘homme. La femme peut posséder des biens propres consistant en objets utilitaires, en bijoux et en têtes de bétail. Le système celtique admettant la propriété individuelle mobilière à côté d’une propriété foncière collective, la femme pouvait donc en user à sa guise, les aliéner si bon lui semblait, en acquérir d’autres par achat, prestation de service ou don. Lorsqu’elle se mariait, elle conservait ses biens personnels et elle les reprenait en cas de dissolution du mariage.

Le mariage celtique était d’ailleurs une institution souple, résultat d’un contrat dont la durée n’était pas forcément définitive. La femme choisissait librement son époux, du moins théoriquement, car il arrivait que les parents voulussent arranger des mariages pour des raisons d’opportunité économique ou politique. Mais même dans ce cas, elle avait son mot à dire.

D’ailleurs, dans le cadre du mariage, tout dépendait de la situation personnelle des époux. Lorsque la femme possédait moins de biens que son époux, c’est ce dernier qui dirigeait toutes les affaires du ménage, et cela sans en référer à la femme. Par contre, si la fortune de l‘homme et de la femme était à égalité, le mari ne pouvait conduire les affaires du ménage sans le consentement de son épouse. Et, ce qui est exceptionnel dans la plupart des législations, lorsque la femme possédait plus de biens que son époux, c’était elle qui dirigeait les affaires du ménage sans même demander l’avis de son époux. L’Histoire et l’épopée ancienne nous ont laissé le souvenir très vivace de telles situations : cela montre avec éloquence combien la femme avait réussi, dans une société patriarcale, à maintenir une certaine prédominance et une autorité morale incontestable.

Ce qui est également très important, c’est de constater qu’en se mariant, la femme n’entrait jamais dans la famille de son mari. Elle appartenait toujours à sa famille d’origine, et le prix que versait le mari pour l’achat de sa femme était une sorte de compensation donnée à la famille de celle-ci. Mais en cas de divorce, la femme reprenait sa place naturelle dans sa famille d’origine.

Dans certaines situations, notamment lorsque le mari était étranger au pays, la famille constituée par le mariage appartenait à une catégorie spéciale rattachée à la famille de la femme, et les enfants qui pouvaient naître héritaient exclusivement de cette famille utérine. Il en était de même dans les familles royales où la transmission de la souveraineté se faisait parfois par l’intermédiaire de la mère, ou encore par l’intermédiaire de l’oncle maternel : il y a, dans la littérature irlandaise, comme dans la littérature européenne d’inspiration celtique, des souvenirs très flagrants de cette pratique qui consistait à faire hériter les enfants du frère de la mère. L’exemple de Tristan, héros d’une légende médiévale d’origine celtique, héritier de son oncle maternel, le roi Mark, en est le plus célèbre.

En dehors du mariage, il existait et cela a duré très longtemps en Irlande, même au temps du christianisme une sorte de concubinat réglementé par des coutumes très strictes. Un homme, marié ou non, pouvait prendre une concubine. S’il était marié, il ne pouvait le faire qu’avec l’assentiment de son épouse légitime, mais de toute façon, la concubine ne venait s’installer au domicile de l’homme qu’après avoir conclu avec lui un véritable contrat. Elle recevait une compensation personnelle, sa famille d’origine également, et elle s’engageait pour une période limitée à un an jour pour jour.

Au bout de ce délai, la concubine pouvait reprendre sa liberté, à moins qu’elle ne conclût un autre contrat pour une même durée. Cette coutume assez étrange, qu’on a voulu qualifier de « mariage temporaire », ou de «mariage annuel », avait le mérite de sauvegarder l’indépendance et la liberté de la femme : elle n’était pas un objet acheté un jour et abandonné le lendemain, elle était réellement une personne avec laquelle on concluait un contrat. Et si le contrat n’était pas respecté, la femme concubine avait toujours la possibilité d’en appeler à la décision d’un juge choisi par elle parmi ceux qui passaient pour être les plus sages, généralement des druides qui, en dehors de leurs fonctions sacerdotales, étaient de véritables jurisconsultes.

Le mariage, en tant que contrat, n’était au fond que très provisoire et pouvait être rompu à tout moment. C’est dire que le divorce était extrêmement facile. Si l’homme décidait d’abandonner la femme, il devait s’appuyer sur des motifs graves. S’il n’en avait pas, il devait payer des compensations très élevées, exactement comme dans un cas de rupture abusive de contrat.

Mais, de son côté, la femme avait le droit de se séparer de son mari quand celui-ci la soumettait à de mauvais traitements ou entretenait au domicile une concubine qui ne lui plaisait pas.

On cite souvent l’exemple d’un druide qui voulait faire venir chez lui une concubine que refusait son épouse légitime. Il voulut insister, mais sa femme lui signifia qu’elle allait divorcer : et comme c’est la femme qui possédait la plus grosse part de la fortune du couple, cela fit réfléchir le druide, lequel se résigna et se soumit aux volontés de son épouse en renonçant à sa concubine.

En fait, si les hommes demandaient le plus souvent la dissolution du mariage, les femmes en avaient parfaitement le droit, et le divorce pouvait se faire presque automatiquement par une sorte de consentement mutuel.

Et dès qu’il y avait séparation du couple, non seulement la femme reprenait ses biens personnels, mais elle obtenait aussi sa part de tout ce que le ménage avait acquis pendant la durée du mariage. Cette solution permettait donc à la femme de n’être point lésée sur le plan économique comme sur le plan moral, car le divorce n’était aucunement lié à une quelconque culpabilité : c’était tout simplement un contrat qui était devenu cadu, et le divorce n’était pas autre chose que la constatation de cet état de fait. Bien entendu, le problème des enfants soulevait des difficultés. En principe, les enfants appartenaient à la famille du père et ils étaient donc, eux aussi, garantis contre toute injustice car la solidarité familiale jouait en leur faveur et ils n’étaient jamais abandonnés, d’autant plus qu’existait une insitution spéciale les concernant : la pratique du “fosterage” qui consistait à envoyer ses enfants recevoir une éducation manuelle, ménagère, intellectuelle ou guerrière dans une autre famille, ce qui d’ailleurs créait des liens entre l’enfant et ses parents adoptifs et élargissait considérablement le cadre de la vie familiale. 

Les enfants pouvaient hériter aussi bien de leur mère que de leur père. Les filles n’étaient point écartées de la succession, même si elles étaient  légèrement défavorisées par rapport aux garçons. Mais dans l’ensemble, la société celtique observable aux époques historiques, c’est-à-dire du 5ème  siècle avant notre ère au 12ème après J.-C. en Irlande, dans l’île de Bretagne, et en Bretagne armoricaine, semble avoir mis tout en oeuvre pour garder la dignité et les droits de la  femme en même temps que son autorité morale.  

On a vu de nombreux exemples de femmes accédant au pouvoir et jouant un grand rôle dans la vie sociale. Des bretonnes historiques, comme Boadicée et Cartimandua, se sont imposées par leur sagesse, leur audace et leur autorité.

En fait, cette situation particulière, de la femme dans les sociétés de type celtique, provient de l’image que se sont faite les Celtes de cet être mystérieux, à la fois agréable  et redoutable, et doué du pouvoir de donner la vie. Toute la tradition celtique, galloise, irlandaise et bretonne, insiste sur le caractère de souveraineté de la femme.

L’épopée irlandaise, recueillie à  partir du  9ème siècle après J.-C., nous présente un personnage hors du commun, celui de la reine Mebdh, reine mythique du Connaught en Irlande, qui incarne cette souveraineté et la dispense non seulement à son mari, le roi Ailill, mais aussi à ses nombreux amants, à ceux à qui, très joliment, les anciens textes disent qu’elle “prodiguait l’amitié de ses cuisses”. La description que nous en font les auteurs des épopées irlandaises est corroborée par les témoignages que nous avons des écrivains de l’Antiquité gréco-romaine : ceux-ci ont été frappés par l’aspect redoutable et par l’ardente personnalité des femmes gauloises, toujours prêtes à intervenir dans une querelle pour défendre leurs droits et les droits de leur mari, participant même au combat, telles des furies déchaînées.

La littérature européenne du Moyen Age, qu’on a l’habitude d’appeler “cycle arthurien“, du nom du fabuleux roi Arthur qui en est le héros, et qui est, sans discussion possible, d’origine celtique, nous a transmis des visages de femmes étranges par leur comportement et leur importance. L’épouse du roi Arthur, la célèbre reine Guenièvre, que les anciens textes gallois nomment Gwenhwyfar, nom qui signifie “Blanc Fantôme”, est peut-être le modèle de ces femmes qui incarnent véritablement la souveraineté. En effet, Guenièvre est au centre même de l’univers arthurien. C’est elle qui, par sa beauté et sa valeur, permet aux chevaliers de la Cour d’Arthur de montrer leurs prouesses et leur bravoure.

Le chevalier Lancelot n’avoue-t-il pas  que toute sa valeur lui vient de l’amour de Guenièvre ? Et comment interpréter les multiples enlèvements de la reine Guenièvre par des guerriers mystérieux, sinon par la volonté qu’ils ont de s’emparer de la puissance représentée par la reine ? 

La reine Guenièvre, dans tous les romans arthuriens, est présentée comme le centre de la Cour, comme un véritable soleil qui illumine de ses rayons les chevaliers qui composent cette Cour et qui ne peuvent vivre sans le regard qu’elle leur adresse pour les récompenser de leurs prouesses. Il faut dire que le personnage de Guenièvre, comme la plupart des héroïnes des légendes celtiques, est une sorte de souvenir d’une antique déesse solaire. Dans toutes les langues celtiques, le mot soleil est du genre féminin et la lune du genre masculin. La Femme est le Soleil : il faut en conclure que dans les anciens temps, les Celtes, ou leurs prédécesseurs sur le continent européen, ont connu le culte d’une divinité solaire féminine.  Et le visage de cette divinité se retrouve dans le personnage bien connu d’Iseult, la femme du roi Mark, héroïne d’une histoire qui a fait le tour du monde, à savoir ses amours malheureuses avec le neveu de son époux, le jeune et beau Tristan. En fait, la légende de Tristan et Iseult est originaire d’Irlande où nous la découvrons sous une forme archaïque qui éclaire singulièrement le rôle théorique de la femme chez les anciens peuples celtiques. Il ne s’agit pas d’un amour banal. D’après l’archétype irlandais, c’est-à-dire l’histoire de la femme chez les anciens peuples celtiques. Il ne s’agit pas d’un amour banal. D’après l’archétype irlandais, c’est-à-dire l’histoire de Diarmaid et Grainné, c’est la femme, donc Iseult ou Grainné, qui oblige l’homme à aimer. C’est elle qui mène le jeu, par la volonté farouche qu’elle a de s’enfuir avec l’être aimé pour le meilleur et pour le pire.

 

 

Cette audace de la femme, son désir violent d’entraîner l‘homme dans une aventure passionnelle, cela nous est parvenu sous l’aspect bien édulcoré du philtre que boivent par mégarde Tristan et Iseult. En réalité, ce fameux philtre magique ne fait que traduire la volonté inébranlable et quasi surhumaine de la femme qui  oblige l’homme à l’aimer malgré lui sous peine de perdre son honneur et même sa vie. Cette observation d’ordre littéraire nous conduit  tout naturellement en pleine mythologie celtique. C’est là, assurément que le visage de la femme celte s’est conservé le plus pur et le plus caractéristique. 

Un thème revient très souvent : celui de la souveraineté que l’on doit conquérir non seulement par force, mais par amour. De nombreuses légendes, tant irlandaises que bretonnes, racontent à peu près ceci : des jeunes gens se trouvent  dans un désert, en proie à une grande soif. Une vieille femme à l’aspect horrible leur propose de l’eau à condition que l’un d’entre eux veuille bien l’embrasser. Tous refusent, sauf un, généralement le plus jeune. Il surmonte sa répugnance et, lorsqu’il a déposé un baiser sur la joue de la hideuse vieille femme, celle-ci se métamorphose aussitôt en belle jeune fille qui dit : “Je suis la Souveraineté. Par ton geste d’amitié, tu viens de me conquérir”. Ce thème est répandu dans le monde entier, mais chez les Celtes, il a pris cette coloration particulière qui n’affaiblit en rien sa valeur symbolique : la souveraineté, incarnée par la vieille femme, représente une autorité qui s’épuise. Elle a besoin d’être régénérée, mais seul un jeune homme peut lui rendre cette jeunesse. Et de cette régénérescence surgit une nouvelle ère caractérisée par l’harmonie et la prospérité du royaume. C’est le sens de nombreuses légendes, des mythologies, c’est aussi le sens profond de la célèbre Quête du Graal dont la version primitive, d’esprit entièrement païen, pour ne pas dire druidique, est une sorte de recherche passionnée de l’Objet Sacré et Magique qu’on ne peut obtenir que grâce à l’aide d’une femme aux multiples visages, perpétuellement présente dans les aventures du héros et dont la mission est de conduire le héros à son but.

C’est dire que dans l’imagination des Celtes, dans leurs rêves traduits symboliquement par leurs légendes, la femme a été l’initiatrice, celle qui introduit l‘homme dans un monde nouveau, celle qui donne à l’homme sa seconde naissance,  la naissance dans le monde des réalités supérieures. 

Divinité ou prêtresse d’une divinité, messagère des dieux, telle semble être la femme vue par les Celtes, témoignant ainsi de cet antique culte d’une divinité solaire toute-puissante, qui apporte à l’homme la chaleur de son rayonnement et lui donne la force d’accomplir sa destinée. Cependant, par cette puissance qu’elle incarne, la femme a inquiété les Celtes. Ils ont cherché à s’en rendre maîtres, même sur le plan de l’imaginaire. Une légende galloise conservée dans un des récits du Mabinogi, ce recueil de contes gallois du Moyen Age, nous montre comment l’homme essaie de se soustraire à la domination de la femme. L’histoire est simple mais éloquente : Arianrod, fille de Don, refuse de reconnaître l’enfant qu’elle a eu de son frère Gwyddyon, et elle jette sur cet enfant un triple interdit. IL n’aura pas de nom sauf si elle ne lui en donne. Il n’aura jamais d’armes sauf si elle en lui en fournit. Enfin, il n’aura jamais d’épouse de la race des hommes

Symboliquement, il s’agit d’un refus de maternité avec tout ce que cela comporte de conséquences sur le plan social : sans elle, l’enfant n’a aucune existence légale, il équivaut au néant. Seule son intervention peut faire de l’enfant un membre de la communauté. C’est dire l’importance de la mère dans le système social ainsi défini par la légende. Or, Gwyddyon décide de lutter contre le triple interdit. Grâce à l’aide de son oncle Math, maître de la magie, véritable druide-chaman, il s’arrange pour qu’Arianrod prononce le nom que portera son fils : il s’appellera “Lieu Llaw Gyffes”, c’est-à-dire le “Petit à la main sûre”. 

Toujours par des procédés magiques Gwyddyon et Lieu, déguisés et méconnaissables, se font fournir des armes par Arianrod elle-même. Enfin, Gwyddyon et Math, par leurs charmes et leurs incantations, “fabriquent” littéralement une femme des fleurs et des végétaux de la colline. Cette femme, ils l’appelleront Blodeuwedd, c’est-à-dire “Née des Fleurs”. Ce sera l’épouse de Lieu.

 

 

Mais c’est là où la puissance paternelle et masculine de Gwyddyon se trouve contrecarrée. Blodeuwedd a épousé Lieu, mais ayant rencontré un jeune homme dont elle est tombée amoureuse, elle échappe à l’autorité maritale, elle fait tuer et s’enfuit avec son amant. Toute la fin de la légende est consacrée à la vengeance de Gwyddyon : il parvient à faire renaître son fils, lui fait tuer l’amant après que celui-ci a renié lâchement Blodeuwedd, et il poursuit Blodeuwedd. Mais Blodeuwedd est une créature de Gwyddyon, elle est le produit de sa pensée. Il ne peut donc la détruire sans se détruire lui-même. En fait, sa créature lui a échappé. Cette révolte de la fille-fleur est une atteinte intolérable à l’autorité masculine, et Gwyddyon se doit de châtier la coupable. A lors, ne pouvant la faire disparaître complètement, il la transforme en hibou et la relègue dans la nuit.

Symboliquement, cette vengeance masculine à occulter la femme, à l’enfouir dans les ténèbres, avec tout ce que cela comporte de culpabilisation et de rejet. Cette légende de Blodeuwedd, la fille-fleur qui a espéré échapper à l’autorité paternelle, qui a refusé d’être la femme-objet, qui a prétendu avoir le droit à la liberté et au choix librement consenti de l‘homme aimé, cette légende se termine par un échec.

Il semble bien que cet échec soit à l’image de ce qui s’est réellement passé non seulement dans les sociétés celtiques, mais dans d’autres sociétés plus contemporaines. La femme a toujours essayé de secouer le joug masculin et de reprendre son indépendance vis-à-vis de l’homme. Mais l’homme a toujours prétendu avoir des droits de possession sur la femme, et ne pouvant se passer d’elle en tant que mère, épouse ou amante, il a fait en sorte de jeter sur elle de terribles interdits teintés de culpabilité. D’après leurs récits mythologiques, les Celtes semblent avoir été très sensibles à cette analyse sociale. Et chez eux, il y a comme un regret d’une époque antérieure où la femme jouait un rôle plus considérable. D’ailleurs, cette femme rejetée, occultée, enfouie dans les ténèbres de l’inconscient, n’est pas morte : elle vit toujours, aussi belle et mystérieuse, et toujours prête à surgir en plein jour, c’est-à-dire au niveau de la conscience.

Une autre légende celtique qui a trouvé son terrain favorable en Bretagne armoricaine, la légende de la ville d‘Ys, nous prouve cette extraordinaire pérennité de l’image féminine antique à travers les surfaces troubles de la mémoire. L’héroïne de l’histoire est une certaine Dahud, dont le nom signifie “La Bonne Sorcière”, ce qui est déjà révélateur ; elle est la fille du roi Grad de Cornouaille et s’est fait bâtir une merveilleuse cité sur le bord de la mer, plus exactement dans un  bas-fond, la ville d’Ys, qui est protégée de la mer par une grande digue. Mais elle mène, nous dit la légende très christianisée qui nous est parvenue, une vie très dissolue (Le mot “Ys” signifie “bas”, la ville d’Ys est donc la Cité basse). Condamnée par Dieu et par les hommes, probablement parce qu’elle défie les lois patriarcales en étant la souveraine absolue de sa citée, elle va périr, et toute la ville avec elle. Un raz de marée submerge la ville d’Ys, mais, ajoute la légende : Dahud vit toujours, au fond de la mer, dans son merveilleux palais et elle attendle moment propice pour réapparaître à la surface des eaux. Alors la ville d’Ys sera de nouveau la plus belle et la plus riche cité du monde.

On voit que le symbole est encore ici très clair : la souveraineté féminine est occultée, engloutie sous les eaux, dans les ténèbres de l’inconscient. Mais lorsqu’elle réapparaîtra en plein jour, alors sera réalisée l’harmonie du monde, alors sera retrouvée le paradis perdu où règne, toute-puissante et éternelle, la femme-soleil, celle qui donne la vie et qui procure l’ivresse de l’amour. C’est pourquoi, dans le grand légendaire celtique, on découvre tant d’aventures merveilleuses de héros qui partent à la recherche de la femme sous tous ses aspects, sous ses visages les plus étranges. Quelque part dans l’Océan, du côté où le soleil se couche, il y a une terre merveilleuse que certains appellent l’île d’Avalon. C’est l’île des Pommiers. Là se trouvent des arbres qui produisent des fruits toute l’année, et la maladie et la mort y sont ignorées. Ce qui caractérise cette île, c’est la beauté, l’harmonie, la couleur, la richesse et la fécondité. Et cette île est habitée par des femmes. Ce sont ces femmes mystérieuses, ces fées, ces divinités de l’ancien temps, qui attendent les héros qui ont eu l’audace de s’engager dans les aventures les plus folles. Et les hommes, après avoir rejeté la femme dans les ténèbres, passent leur vie à rechercher cette Terre des Fées, parce qu’ils savent qu’ils n’atteindront le bonheur qu’à condition de retrouver leur pureté primitive, celle d’un paradis perdu.

L’aventure celtique se termine toujours sur les rivages de l’île des Femmes 

 
 
 
 
  

 

 

 

 

 

 

 

 

One Response to “La Femme Celte”

  1. Marie says:

    Bonjour,
    Très joli blog, et magnifique décor !
    Félicitations.
    Juste une remarque sur cet article, car à un moment il est dit “dans cette société patriarcale”; ce n’était justement pas une société patriarcale, mais matriarcale, et du reste, cela permettait un bon équilibre, car les enfants relevaient d’abord du clan maternel avant que d’être du clan paternel, ce qui fait qu’en cas de rupture du couple,ou de tensions claniques, la femme pouvait prendre ses enfants et partir dans sa famille avec eux. Pour les mêmes raisons, les oncles maternels jouaient souvent (pas toujours) un rôle important dans l’éducation des garçons dans les familles de guerriers et chez les nobles.

    Il existe plusieurs formes de matriarcat; chez les étrusques par exemple, c’était un matriarcat d’une grande dureté; la soeur aînée, ou tante aînée, ou une femme aînée de la famille, avait sur tous les hommes de la famille, jusqu’au pouvoir de vie et de mort, mariait les garçons de la famille, etc.
    Rien de cela chez les celtes, où la situation est harmonieuse, où il n’y a pas de conflit de prédominance d’un sexe sur l’autre. C’est le mode sociétal idéal de partenariat homme-femme, auquel il faudrait revenir.

    Bonne continuation !
    Marie

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