Yakari

Yakawi au pays des aigles

En ce temps-là, les aigles étaient blancs. Lorsqu’ils planaient très haut, au-dessus du village des hommes, ils ressemblaient à de petits flocons de neige, bercés par le vent.

Un jeune indien, du nom de Yakawi, vivait dans un tepee avec ses trois sœurs. Un jour qu’il était parti chercher des fruits sauvages dans la forêt, il découvrit près d’un buisson un jeune aigle blanc blessé. Yakawi pensa : cet oiseau est trop jeune pour voler. Il a dû tomber du nid, il a besoin d’être soigné. Yakawi le rapporta chez lui et lui fabriqua une grande cage qu’il accrocha dans l’arbre devant son tepee.

Or, depuis que Yakawi avait ramené le jeune aigle blanc au village, il n’aidait plus ses sœurs comme il le faisait auparavant. Il n’allait plus travailler dans les champs, il n’allait plus chercher de l’eau pour faire cuire le maïs, il n’allait plus ramasser du bois mort pour allumer le feu. Ses journées, il les passait à chasser pour nourrir son aigle blanc.

Ses sœurs étaient furieuses. Elles n’arrêtaient pas de se plaindre. Mais Yakawi ne voulait rien entendre ; si bien qu’un jour, elles se réunirent sous l’arbre devant le tepee et mirent au point un plan pour se débarrasser de l’aigle blanc.

Celui-ci avait tout entendu. Lorsque Yakawi revint de la chasse, les trois sœurs partirent immédiatement travailler dans les champs. Yakawi rapportait un magnifique lapin qu’il offrit à son aigle blanc. Mais pour la première fois, l’aigle détourna la tête du lapin et son regard était plein de tristesse.

– Que se passe-t-il ? s’étonna Yakawi.

– Laisse-moi m’en aller. Je ne veux plus rester ici.

– Et pourquoi ? demanda Yakawi

– Parce que je veux retourner chez moi, dans ma famille.

Yakawi sentit son cœur se serrer.

– Mais tu n’es pas heureux avec moi ? Est-ce que je ne m’occupe pas bien de toi ?

– Si, je suis très heureux avec toi, soupira l’aigle, mais tes sœurs veulent me tuer. Laisse-moi partit si tu ne veux pas me voir mourir.

– Je ne veux pas que tu meures, dit Yakawi. Mais si tu dois partir, je partirai aussi.

– C’est bien, dit l’aigle. Dans ce cas, va chercher de la nourriture. Il nous en faut suffisamment pour le voyage.

Yakawi remplit une sacoche de viande fumée et s’empara d’un sac de maïs.

– Ouvre la cage, ordonna l’aigle.

Yakawi ouvrit la cage et l’aigle en sortit.

– Monte sur mon dos, ordonna l’aigle.

Yakawi s’installa sur le dos de l’aigle.

– Ferme les yeux Yakawi, car tu ne dois pas voir le chemin que nous allons parcourir.

Yakawi ferma les yeux et l’aigle s’éleva dans les airs. Il s’envola au-dessus du champ où travaillaient les trois sœurs de Yakawi.

– N’ouvre pas les yeux, expliqua l’aigle. Mais chante pour que tes sœurs te voient. Ainsi, elles sauront que tu pars.

Yakawi chanta et sa voix attira l’attention des jeunes filles. Elles levèrent les yeux et virent Yakawi installé sur le dos de l’aigle.

Elles l’appelèrent :

– Yakawi ne t’en va pas ! Tu es notre frère, Yakawi regarde-nous !

Mais Yakawi et l’aigle traversèrent ainsi le premier ciel. Un fois le premier ciel traversé, ils atteignirent le second ciel. Dans le second ciel vivaient les corbeaux.

Après le pays de corbeaux, par-delà les mers de nuages et les grandes dunes de brume, se trouvait le troisième ciel. Le troisième ciel était le pays des éperviers.

Enfin, ils arrivèrent au quatrième ciel. C’était le pays des aigles. Yakawi fut enfin autorisé à ouvrir les yeux. Il ne pouvait pas savoir où il se trouvait car le village où ils étaient arrivés ressemblait à son propre village ; des tepees décorés étaient regroupés autour d’un grande place ronde.

L’aigle se posa au sommet du plus grand tepee. Tout en haut, il y avait une ouverture, et de cette ouverture pendait une échelle de corde. L’aigle blanc et Yakawi descendirent dans le tepee. L’oiseau prit alors un couteau de silex posé près du foyer. D’un coup sec, il fendit de haut en bas son enveloppe d’aigle et une jeune fille apparut. Yakawi poussa une exclamation de surprise. Mais il n’eut pas le temps de poser la moindre question car, à l’extérieur, un grand bruit d’ailes retentit.

La jeune fille, suivie de Yakawi, sortit du tepee et gagna la grande place ronde. Là, un magnifique aigle blanc était en train de se poser en son centre. Il portait, dans ses serres, un daim qu’il jeta à terre.

Puis il enleva son enveloppe d’aigle et un homme apparut. Et c’est un deuxième aigle qui se posa sur la grande place ronde. Il tenait, lui aussi, dans ses serres, un daim qu’il jeta à terre. Puis un troisième aigle se posa ; il ramenait un chevreuil… Bientôt, ils furent quarante rassemblés que la grande place ronde : vingt hommes et vingt femmes. Chacun avait apporté le produit de sa chasse et chacun s’était débarrassé de son enveloppe d’aigle.

Lorsque tous furent arrivés, la jeune fille qui avait amené Yakawi sur son dos s’approcha de celui qui semblait être leur chef. Elle lui parla longuement à voix basse. Le chef dit à Yakawi :

– Bienvenue chez nous, fils. Mitocoosis, ma fille, me dit que tu lui as sauvé la vie. Si tu maries avec elle, nous partagerons avec toi nos secrets. Nous te ferons une enveloppe d’aigle et tu pourras rester avec nous pour toujours.

Yakawi aimait Mitocoosis. Il choisit  de l’épouser. Les aigles lui préparèrent une magnifique enveloppe d’aigle. Pour cela, ils découpèrent une peau de daim et chacun s’arracha un peu de duvet qui fut cousu sur la peau. Puis chaque aigle donna quelques plumes de son aile droite pour l’aile droite de Yakawi. Puis chaque aigle donna quelques plumes de son aile gauche pour l’aile gauche de Yakawi, et quelques plumes de sa poitrine pour la poitrine de Yakawi, et quelques plumes de la queue pour la queue de Yakawi, et enfin quelques plumes de sa tête pour la tête de Yakawi.

Pour finir, on lui fabriqua un bec solide et de puissantes serres. A la fin, Yakawi pur revêtir son enveloppe d’aigle.

Chaque matin, les aigles s’habillaient pour aller à la chasse et s’envolaient pour rejoindre la terre. Ils rentraient le soir, chargés de lapins, de daims ou de chevreuils. Si Yakawi avait une enveloppe d’aigle, il ne savait pas voler. Mitocoosis fut chargée de lui enseigner comment volent les aigles. Elle le fit monter au sommet d’un tepee. Yakawi s’élança, il déplia ses ailes du mieux qu’il put, mais il tomba. Il essaya encore et encore et tomba ainsi plusieurs fois de suite. Puis petit à petit, il commença à voler.

– Maintenant, lui dit Mitocoosis, il faut que tu apprennes à chasser comme les aigles.

Alors, ils descendirent sur terre. Ils traversèrent d’abord le pays des éperviers, puis celui des corbeaux, avant d’arriver au pays des hommes. Yakawi survola son village et la forêt où il avait trouvé l’oiseau blessé. Mais quand il essaya de chasser comme un aigle, cela lui parut impossible. Il n’avait ni arc, ni flèches. Il manqua un premier lapin, puis un deuxième, puis un troisième. Il fut découragé.

Ce fut Mitocoosis qui attrapa un daim pour eux deux. Yakawi se sentait terriblement fatigué.

Ils firent alors quelque chose que ne font jamais les aigles sur Terre : ils enlevèrent leurs enveloppes et s’assirent au bord d’un ruisseau pour se reposer avant de remonter au pays des aigles. C’était courir un danger mortel que de se reposer ainsi sur la terre des hommes.

Le retour fut difficile. Mitocoosis volait près de Yakawi pour l’empêcher de tomber. Enfin, ils atteignirent le pays des corbeaux, puis celui des éperviers et finalement, ils arrivèrent au pays des aigles où l’on commençait à s’inquiéter pour eux. Ils furent accueillis avec joie.

Yakawi était très fatigué. De la provision de maïs et de viande fumée qu’il avait apportée lors de son premier voyage, il ne restait presque plus rien. Ce soir-là, il mangea les derniers grains de maïs. Le lendemain matin,  Mitocoosis s’aperçut qu’il ne mangeait pas, comme les autres aigles le faisaient.

– Tu as besoin de reprendre des forces Yakawi, car nous devons partir à la chasse aujourd’hui. Pourquoi ne manges-tu pas ?

Yakawi soupira.

– Je n’ai plus de maïs, ni de viande séchée… et je n’arrive pas à manger de la viande crue comme vous.

– Tu dois pourtant essayer de le faire. Tu as bien réussi à apprendre à voler !

Yakawi essaya donc de manger de la viande crue, mais c’était impossible. Cela le rendait malade.

Lorsque Mitocoosis et lui descendaient dans la prairie, Yakawi tentait de trouver suffisamment de fruits sauvages pour se nourrir, mais il ne pouvait pas s’attarder, de peur d’être tué par un chasseur.

Un matin, Yakawi se leva plus faible que jamais. Il appela Mitocoosis et lui dit :

– Il faut que je parte si je ne veux pas mourir.

– Mais je ne veux pas que tu partes, protesta Mitocoosis.

Le chef des aigles passait par là. Il les entendit.

– Puisque Yakawi ne peut pas manger de la viande crue, déclara le chef des aigles, nous l’aiderons à la fumer ou à la faire cuire. Il suffira que chaque soir, chaque aigle rapporte, en plus du gibier, quelques glands, de l’écorce sèche ou un morceau de bois.

Le soir même, les aigles rapportèrent des glands, de l’écorce sèche et des morceaux de bois. Yakawi prépara le feu et tous les aigles l’aidèrent en battant des ailes pour aviver les flammes. Le feu ayant pris, Yakawi mit la viande à cuire.

Et pour que le feu chauffe bien, les aigles continuèrent à battre des ailes en tournant autour du foyer.

Et c’est à force de voler autour du feu qu’ils devinrent gris. Lorsqu’ils s’en aperçurent, les aigles essayèrent bien de blanchir leurs plumes, mais sans succès.

Et c’est depuis ce temps que les aigles sont gris et qu’ils le sont encore aujourd’hui.

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