Suite des aventures du chevalier de Charny

Les traits de ce jeune homme, dit-il en lui montrant Gabriel, me rappelaient en ce moment même ceux d’un enfant que j’ai connu…  Et en quel endroit, monsieur, dit négligemment le chevalier au capitaine, pensez-vous avoir connu ce jeune homme?

A Tours, chevalier… près du château de la Marbelière… Oui, si mes souvenirs ne me trompent pas…  Vous êtes de Tours? murmura Charny, vous connaissez le château de la Marbelière?… *  Et celui de Chaumont… qui n’en est qu’à trois lieues… reprit le capitaine en fixant toujours Gabriel avec intérêt.  Chaumont sur la Loire? poursuivit Charny, en cherchant à dissimuler l’émotion que faisait naître en lui le souvenir des deux noms évoqués par cet homme… Lorsque j’étais enfant on m’y amenait parfois, continua-t-il en baissant le ton de manière à ce que Gabriel ne pût l’entendre.

La duchesse de Châtillon s’y était alors réfugiée ,continua le capitaine; elle avait auprès d’elle une jolie fille nommée Suzanne… Vous avez raison… je crois l’avoir entendu dire… poursuivit Charny, embarrassé de plus en plus, mais affectant l’air distrait ; cette fille n’est-elle pas morte dans un incendie?  Morte? reprit le capitaine; oui, il y a quatre ans de cela. Les gens du pays assurent qu’elle a péri dans les flammes lorsque le cardinal Mazarin fit arrêter madame la duchesse de Châtillon. Si je vous en parle, c’est qu’elle ressemblait à ce jeune homme.  On se ressemble de plus loin, dit le chevalier; seulement, Gabriel est né près d’Efïiat en Auvergne… Mais puisque tous deux nous sommes compatriotes, capitaine, continua gaiement Charny, buvons ici à la paix des deux couronnes I Ne m’en voulez pas au moins d’avoir refusé vos offres, il n’y a qu’un instant, lorsque vous vous proposiez à moi pour second ; Gabriel m’en a déjà servi plusieurs fois… Tout récemment encore, à Fontarabie, tenez… Si vous voulez faire demain, après le combat, une promenade h cheval avec moi au bord de la mer, j’espère être encore de ce monde… je donnerai l’ordre qu’on vous reçoive à mon auberge… En attendant buvons, je vous le répète, car on nous observe, et ces dames ne doivent rien savoir de la querelle entamée entre ce jeune Espagnol et moi… Remplissant alors un large gobelet, le chevalier posa la main sur sa hanche gauche en relevant sa moustache, et regardant Concha avec des yeux qui n’exprimaient que trop la hardiesse de sa flamme :  A la santé de la reine des Espagnes, dit-il en choquant son verre contre celui de Gabriel et de Malagotti, et que le roi de France soit toujours aussi sûr de ses sujets qu’elle l’est ici de ceux qui la servent ! Ces paroles dites, il but sa rasade d’un trait, et tous les convives, qui étaient gens d’accommodement, interprétèrent son toast en faveur de leur véritable souveraine. Mais don Gaspar de Medina n’eut garde de s’y méprendre; et, démêlant un regard d’intelligence entre Concha et le chevalier, il fit signe à un page de faire avancer son carrosse. — Ne venez-vous pas prendre le frais sur la jetée? dit-il à la belle comtesse de Liche. J’ai donné l’ordre qu’on attelât ce soir ces deux chevaux isabelle que vous aimez tant. — Permettez-moi, du moins, cher Gaspar, répondit Concha, qui ne voyait que trop bien les dispositions hostiles du duc, de répondre à la santé que M. le chevalier de Charny vient de porter à la reine.

Leave a Reply