Suite des aventures du chevalier de Charny

Elle avait vingt ans à peine, et re-voyait encore en idée le couvent d’où Charny l’avait tirée ; comment avait-elle été conduite à ce couvent, la jeune fille l’ignorait : elle s’y était réveillée un matin que chaque branche de l’enclos couvert de fleurs semblait chanter an printemps un hymne sonore, tant il y avait de rouges-gorges sur les haies rires, tant le soleil était doux et souriant, l’air agité de frissons doux et paisibles. En se regardant an miroir ingrat de sa petite cellule, elle avait demandé à la vieille sœur qui lui proposait de se promener arec elle sous les marronniers d’où pouvait lui venir sa pâleur, elle qui dans son pays de la Loire, où il y avait de si belles rives, avait toujours les joues roses. A ces étonnements candides. ‘ ces questions pressées d’une malade sortant pour la première fois de sa torpeur léthargique et de sa fièvre, la sœur n’avait répondu que par des mots évasifs, ayant soin de faire intervenir le nom du chevalier de Charny dans chaque phrase qu’elle prononçait, en se contentant de dire à la jeune Suzanne — c’était alors le nom que portait Gabriel — qu’elle revenait d’une longue et grave maladie, qu’il lui fallait du repos, et que chaque jour M. de Charny viendrait la voir au parloir.

— M. de Charny, qu’est-ce que cela”? avait demandé la timide novice.

— M. le chevalier de Charny, répondait la sœur, est un ami de votre famille ; il est jeune, il est bien fait, il a tout pour plaire; il n’a qu’un défaut, celui d’être épris de vous et délicat à l’excès, car pendant tout le temps de votre maladie il se présentait seulement à l’une de nos grilles et envoyait Saint-Jean, son valet de chambre, s’informer de la santé de mademoiselle Suzanne.

— Suzanne !- oui, c’est bien moi, reprenait alors la jeune fille, ivre de bonheur et reportant sa pensée sur des jours moins tristes, voilà bien le nom qu’on me donnait — on ne m’en a jamais donné d’autre — au château que j’ai quitté. Comment l’ai-je quitté? comment suis-je ici? Je me le rappelle à peine… Je sais seulement que je suis bien triste, ma sœur, de ne plus revoir les gazons où je folâtrais toute petite, le fleuve dans les ajoncs duquel j’amarrais le soir ma barque, — car j’avais une barque, ma sœur, et je n’en ai point à ce couvent, — les fanaux des tours de la Loire qui se répondaient la nuit et me montraient leur œil enflammé, ce qui me faisait grand’peur! Je sais encore que mon père a été traîné en prison, que sans doute il y est mort de chagrin, — car votre supérieure m’a assuré qu’il était mort. — Mais si mon cœur se gonfle au souvenir du passé, n’a-t-il pas plus encore à redouter de l’avenir? Quelle foi, ma sœur, puis-je avoir en lui, moi qui jusqu’à ce jour n’ai connu que les larmes et la misère?

Le bruit d’une litière arrêtée sous les murs du jardin interrompit un jour cette conversation : c’était le chevalier qui arrivait, le chevalier jeune et beau, paré de cette grâce et de cette noblesse qui plaît aux femmes; au frémissement de ses éperons dans les herbes du cloître, à la seule trace des roues laissées par sa voiture, le cœur de Suzanne bondissait. Il venait à elle avec des regards humides d’amour, et elle en avait presque peur. Insensiblement cette peur fit place à une sympathie tendre et douce ; le chevalier de Charny excellait sur toute chose dans le parlage galant et plein de charme des grands seigneurs, il paraissait ignorer le passé de Suzanne, tout en se disant l’ami de son père et l’exécuteur de ses dernières volontés ; mais en revanche il lui ouvrait les portes d’un avenir qu’elle n’avait jamais osé rêver; à diverses reprises il parlait d’en faire sa femme.

Il faut avoir habité le couvent et sondé de bonne heure son morne ennui, ses découragements, ses tristesses, pour savoir quel charme unique et progressif s’attache aux visites les plus ordinaires; celles du chevalier avaient cet enivrement qui suit les moindres pas des gens de cour…

Leave a Reply