Suite des aventures du Chevalier de Charny

II

CONCHA

De son côté l’Espagnol, les voyant entrer, coururent- elles, sans remercier le chevalier de Charny de sa politesse, car il avait encore son insulte sur le cœur ; et s’il s’était tu, c’était plutôt grâce à la paix que cimentaient alors les deux nations que par défaut de bravoure. D’ailleurs les duels étaient alors défendus en Espagne autant qu’en France, et à cette table il pouvait se trouver des espions ravis de le dénoncer.

Pour le chevalier il ignorait encore la gravité de son injure. L’Espagnol auquel il avait affaire n’était pas moins que le fils du duc de Medina Cœli, jeune homme de haute naissance et d’une fortune plus grande encore.

Il n’avait pas vingt ans et on lui en eût donné trente, tant il paraissait déjà voûté; il n’avait rien du faste et de l’orgueil de son rang; à la sévérité du costume qu’il portait ce jour-là, on l’eût pris plutôt pour un étudiant quittant de la veille les Récollets de Burgos que pour le fils de l’un des plus riches seigneurs de la cour d’Espagne…

Cependant son visage offrait le type caractéristique des grands de ce règne échu au pinceau de Velasquez : il avait cette longueur maigre et cette pâleur maladive à laquelle semblaient prêter encore les collerettes et ,les rotondes sous Philippe IV. Ses moustaches se relevaient en crocs luisants sur des joues ternes et caves; il portait des cheveux pendants et un habit de couleur sombre orné de larges roses noires; sa lèvre était plissée, son œil hardi et impératif. Sa petite taille nuisait seule à cet ensemble assez noble : il n’arrivait guère qu’à l’épaule du chevalier de Charny.

Il présenta la main à la plus jeune des dames, qui venait d’arriver dans la salle basse, puis il se tint humblement debout derrière elle, pendant que les valets faisaient le service autour de la table.

Dès l’apparition de cette admirable personne dans l’hôtellerie des Deux anges, il s’était élevé bien vile un murmure de surprise et d’admiration parmi les convives, et nous venons de voir que le chevalier de Charny lui-même, cédant à l’impression soudaine d’une si éclatante beauté, s’était empressé de faire place à la dame, qu’accompagnait sa suivante; son ami en fit autant.

A vrai dire, ce dernier, en imitant l’exemple de M. de Charny, ne put réprimer une moue légère. Il trouvait la place bonne et il ne lui convenait guère de manger debout; mais le chevalier le contint d’un coup d’œil, et ils s’en furent se coller tous deux contre la tapisserie d’en face afin de mieux contempler cette déesse, qui allait dîner comme une simple mortelle.

Ceux qui reprochent, on ne sait trop pourquoi, aux dames d’Espagne d’être brunes, auraient trouvé dans le seul teint de celle-ci le démenti le plus éclatant. Sa peau blanche et fine était sillonnée de. ces grandes veines bleues qui ont un charme indicible dans une belle femme; ses lèvres d’un rouge de grenade étaient peut-être un peu fortes, mais elles s’alliaient merveilleusement au tour enjoué de son visage et à l’expression de ses yeux noirs fendus en amande. Elle avait de fort belles dents, mérite assez rare pour une Espagnole, des cheveux abondants et noués de rubans à l’infini, des mains et des épaules exquises de modelé. Un corsage de soie noire où le jais ruisselait à profusion serrait sa taille de guêpe et se découpait mollement sur sa poitrine ; e!le n’avait aucune broderie d’argent ; car l’argent sous ce règne était défendu en Espagne, et elle était d’ailleurs encore eu deuil ; mais elle s’en dédommageait par de fort belles bagues enchâssées de pierreries.