La belle Louison, maîtresse de Monsieur, Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII

Introduction aux airs de cour d’Étienne Moulinié (1599-1676)
La vie de cour, ses ballets et ses intrigues amoureuses, la guerre et les intrigues politiques, les jeux de société pratiqués dans les salons parisiens, tout ce qui fait la vie de ce temps se reflète dans la musique de celui qui fut « Intendant de la musique de Gaston d’Orléans, frère du Roi ».

Nous sommes sous Louis XIII et la musique est faite alors de ces airs que l’on appelait « airs de cour »,« airs à boire », « récits de ballet », selon l’occasion pour laquelle ils étaient composés. L’oeuvre de Moulinié, réduite mais séduisante, est le reflet cette société, de ses goûts et de ses mœurs. Son premier livre de musique, intitulé Airs avec la tablature de luth, est publié en 1624 : il est alors âgé de 25 ans. Ce livre est dédié à Henri de Montmorency, pair et amiral de France, gouverneur et lieutenant général pour le Roi en Languedoc (celui-là même qui paiera de sa vie, en 1632, sa responsabilité dans un complot manigancé par Gaston d’Orléans) et duquel, visiblement, il espère un emploi. La deuxième publication du musicien est dédiée au Roi lui-même, en 1625 : en accord avec la mode du temps comme avec ses propres espérances, le livre s’intitule Airs de cour et il est composé à quatre et cinq parties. On y trouve deux airs extraits du Ballet du Monde renversé, (duquel on ne sait pas grand-chose) ce qui pourrait signaler une embauche momentanée du musicien, comme ‘extraordinaire’, pour cette participation occasionnelle à la Musique du Roi.

Le contenu de ce livre est publié la même année dans une version pour une voix et luth : ce faisant, Étienne Moulinié se montre désireux de s’adapter aux usages éditoriaux de l’imprimeur du Roi, Pierre Ballard, et de promouvoir au plus tôt sa musique sous les deux formes dans lesquelles les musiciens du Roi, et notamment le surintendant de la Musique de la Chambre, Antoine Boesset, publient leurs airs de cour.
La dédicace à Louis XIII ne débouchera pas sur une charge à la Cour, mais elle n’est peut-être pas étrangère à l’entrée, peu après semble-t-il, d’Étienne chez Gaston d’Orléans, « Monsieur, frère du Roi ». En effet, la troisième publication du compositeur, en 1629, Airs de cour avec la tablature de luth et de guitare, porte la mention : « Étienne Moulinié, Maistre de Musique de Monseigneur le Duc d’Orléans, frère unique du Roy ». La singularité de ce livre d’airs, avec ses cinq airs espagnols (accompagnés à la guitare, peu
en usage en France à cette époque), six airs italiens, un air gascon, cinq airs à boire, renvoie à celle de la cour de Gaston : homme d’une insatiable curiosité intellectuelle, excellent latiniste, grand amateur de littérature espagnole, parlant couramment cette langue ainsi que l’italien, ce prince tient une cour très ouverte aux étrangers – tout particulièrement aux Espagnols – et aime ceux, quels qu’ils soient, qu’attirent les plaisirs de la table.

La dédicace du recueil à une (mythique ou réelle ?) Uranie évoque l’emprise culturelle des femmes sur la vie des cours et des salons dans ces décennies. Après le quatrième livre des Airs de cour avec la tablature de luth (1633) dédié à Antoine, chanteur de la Chambre et frère aîné du compositeur, c’est à Gaston d’Orléans que le musicien offre son Troisième livre d’airs de cour à quatre parties (le second est perdu), publié en 1635. Son contenu est republié la même année pour une voix et luth et dédié à Anne-Marie-Louise d’Orléans, fille aînée du duc d’Orléans et nièce du Roi, dite la « Grande Mademoiselle ». Suivront, en 1637, le Quatrième livre d’airs de cour à quatre et cinq parties, dédié au Cardinal de Richelieu, puis le cinquième, dédié à Monsieur de Toulouse en 1639.
La production musicale d’Étienne Moulinié a-t-elle souffert des multiples aléas de la vie à la cour de Gaston (l’énumération en est longue : conspiration de Chalais en 1626, fuite à Bruxelles auprès de sa mère Marie de Médicis, mariage secret avec Marguerite de Lorraine en 1631, retours faussement repentants dans le giron de la monarchie, projet d’expédition contre Richelieu en 1632 – qui se solda par l’exécution de Montmorency –, affaire Cinq-Mars en 1642…) ?

Quoi qu’il en soit, son œuvre profane reflète fidèlement l’esprit baroque et extravagant de la cour de Gaston d’Orléans et sacrifie en même temps à l’usage de sentimentalité, apparente mais feinte, qui caractérise la poésie du temps, et notamment celle des airs de cour. Cette oeuvre s’avère conditionnée par les commandes et les circonstances : on trouve, mêlés dans les recueils imprimés, des airs de salon destinés au divertissement privé aristocratique, des airs de ballets et des airs à boire.
Les airs à tendance sentimentale représentent cette poésie musicale que l’on appréciait tant dans les salons féminins de la capitale et qui dit les doux tourments de l’amour, l’heureux martyre d’un amant jouet des caprices de sa cruelle. La musique, très souple et élégante, s’adapte à la sensibilité poétique et offre au chanteur le loisir de développer son art de l’ornementation. Un air comme Tout se peint de verdure illustre parfaitement ce ton élégiaque, amoureux et triste qui participe à la variété des airs de cour.

Tous les personnages réunis dans ce poème appartiennent à la tradition pastorale : Flore et Zéphir, Aurore et Céphale vivent un amour heureux et sans nuage dont le printemps est la métaphore ; à l’opposé, la solitude de Damon s’apparente à la froidure de l’hiver.
Sa mélodie, très mouvante, participe de cette esthétique du changement et de l’illusion qui est le thème du texte. Elle use des figures traditionnelles d’illustration des mots « froid », « cieux », « renouveau », mais prises à contre-pied comme pour se faire complices de l’art métaphorique du poète.
Les ballets étaient, avec les plaisirs de la table et de l’amour, les divertissements favoris de Gaston et de sa cour. Le Ballet du monde renversé évoque un thème baroque s’il en est. Il montrait, entre autres extravagances, un fou enseignant un philosophe, un écolier fouettant son maître, une femme battant son mari… Le Ballet du Mariage de Pierre de Provence avec la belle Maguelonne fut certainement le spectacle qui eut le plus de succès à la cour de Gaston. Le duc l’avait fait composer pour l’offrir à une jeune tourangelle, Louison Roger, dont il était amoureux et il le dansa deux fois devant elle, à Tours, avec ses compagnons habituels. Le succès de cette représentation parvint aux oreilles de Richelieu qui voulut le voir : aussi le ballet fut-il dansé à nouveau, par les mêmes acteurs, à Saint-Germain.