LA VOYANCE PAR LES CAURIS : INITIATION

LA VOYANCE PAR LES CAURIS : INITIATION

Comment se servir des cauris pour voir au-delà de la trame opaque des événements de ce monde ? Comment devient-on voyant ?

En Afrique, celui qui veut se servir des cauris doit suivre une initiation. Pour cela, il va devoir rencontrer différents maîtres qui lui enseigneront les multiples aspects de leur art. Les voyants, en Afrique, ont une fonction, au même titre que les féticheurs, les guérisseurs ou les herboristes.

Leur mission est de soulager la misère et la souffrance de leurs frères, de les aider dans les choix difficiles lorsque le discernement fait défaut. Par leur connaissance du passé et du futur, ils sont censés aider à prévenir les maux, à trouver leur origine et la meilleure façon d’y porter remède.

Ils interviennent dans les domaines des relations affectives, de la santé, mais aussi des relations sociales et de travail de leurs consultants. A la base de cet art sacré, comme de toutes les autres pratiques magiques en Afrique, la plus grande humilité est requise, de même qu’un total désintéressement.

Celui qui veut apprendre l’occultisme dans le but de faire de l’argent et de profiter de la misère d’autrui s’expose à de douloureux chocs en retour. Chaque région, chaque ethnie africaine a développé un usage oraculaire spécifique des cauris. La consultation divinatoire est largement répandue partout. Chez les Senuas, le jet de cauris est appelé flelikela.

En Mauritanie, les cauris sont également très utilisés en voyance, bien que l’islam ait plutôt contribué à répandre la pratique divinatoire du jeu de sable (géomancie).

Les Ndikis au Cameroun pratiquent également les cauris divinatoires, de même que les Kulangos en Côte-d’Ivoire, où les cauris sont appelés « coquillages de vérité » et les initiés qui les manipulent des bupesiso, c’est-à-dire « ceux qui découvrent les choses secrètes au moyen des cauris 1 ».

Au Bénin, en Pays fon, il existe une initiation particulière fondée sur les cauris pour entrer en communication avec les ancêtres et les interroger sur une situation donnée. Les cauris sont aussi le mode divinatoire des hommes-léopards en Sierra Leone, tout comme ils sont la spécialité des prêtres du dieu Olokun au Nigeria.

Chaque ethnie a donc sa manière propre d’utiliser les cauris sacrés, enseignée selon une initiation particulière et, bien entendu, secrète. Sur le fond, c’est-à-dire le langage des cauris et leur interprétation, les différences ne sont pas très grandes.

En revanche, sur la forme (rituels utilisés, incantations, nombre de cauris mis en oeuvre), les pratiques sont assez variables d’une ethnie à l’autre. Tout au long de ce livre, on se limitera à l’initiation aux cauris divinatoires telle qu’elle est pratiquée au Burkina-Faso, et plus particulièrement en Pays mossi, où l’on rencontre différente catégories de voyants initiés à différents aspects ou niveaux de la voyance.

Le premier niveau est l’apanage de ceux que l’on nomme en bambara les Fleni Quela (« Celui qui voit »). Est Fleni Quela celui qui cherche à déchiffrer le langage symbolique des cauris. Les figures formées par les cauris lancés sur le sol constituent un véritable langage puisqu’on peut recenser plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de positions différentes, et donc autant de figures symboliques que forment les cauris entre eux.

Il y a de ce fait toute une phase d’apprentissage de cette langue qui est fort longue et qui repose autant sur l’exercice de l’oeil que sur la mémoire. Mais tout le monde peut accéder à ce niveau-là, il suffit pour cela de rencontrer un maître qui enseigne les symboles, et c’est d’ailleurs l’objet de ce livre de révéler les premiers arcanes de ce langage.

Il s’agit d’une phase d’acquisition de savoir pur et d’apprentissage quasi mécanique. Les Fleni Quela n’ont aucun don a priori, ni ne manipulent aucune force particulière, hormis bien sûr les cauris eux-mêmes dont on dit qu’ils sont habités par des forces.

Cette période, qui peut durer plusieurs années, nécessite beaucoup de travail répétitif : il faut manipuler sans cesse les cauris, tenter des interprétations, se tromper, recommencer. Il faut se servir des cauris plusieurs fois par jour pour être véritablement imprégné par les bons gestes et surtout éveiller dans le regard toutes les capacités d’observation.

C’est à force de manier les symboles dans tous les sens que ceux-ci deviennent peu à peu signifiants, comme une langue étrangère que l’on balbutie péniblement jusqu’à ce qu’un matin, on se réveille en la parlant.

Celui qui veut aller plus loin, et surtout celui qui veut faire de la voyance l’activité essentielle de sa vie (pour ne pas dire son métier), doit alors rencontrer d’autres maîtres que l’on nomme les Djina Ba Kâ, et que l’on dit « habités par les esprits ».

Ces maîtres-là ne se ren-contrent qu’en brousse et jamais dans les villes. Quand va-t-on rencontrer un Djina Ba Kô ? Lorsque l’apprenti est devenu Fleni Quela, quand son maître sent qu’il parle le langage symbolique des cauris et qu’il a la capacité de dire les choses, il doit passer à un autre stade.

Il doit rencontrer quelqu’un qui lui permettra d’aller plus loin en lui transmettant la possibilité de communiquer avec les entités des mondes invisibles. À ce niveau de l’initiation, on passe donc d’une phase technique à un savoir-faire occulte : c’est la véritable entrée dans le monde de la magie et des forces.

Car pour les chamans africains, les cauris ne sont pas de simples coquillages, mais sont un langage avec l’au-delà et, pour bien pratiquer ce langage, il faut rencontrer les entités de l’au-delà.

Les Djina Ba Kô forment une société très secrète, très fermée, qui est celle de la voyance occulte. Eux seuls sont habilités à autoriser un apprenti à faire de la divination sa profession. Sans les rituels, les pouvoirs, les outils « chargés magiquement » qui vont lui être remis, le postulant ne peut rien faire en voyance ; il n’aura qu’une approche mentale et technique des situations.

Les Djina Ba Kô sont ceux qui sont habités par les esprits des symboles. À la limite, ils n’y sont pour rien, ils n’ont pas reçu d’initiation particulière, ce sont en quelque sorte des phénomènes de la nature. Ils ont été « choisis » par les forces, et si ces forces « décidaient » de se retirer du corps d’un Djina Ba Kô, il ne serait plus rien, et peut-être ne saurait-il plus rien.

Selon la tradition, ce sont les Djina Ba Kô qui ont apporté l’usage des cauris, montré leur pouvoir et la manière de s’en servir. Ce sont ceux qui « savent » de façon innée. Mais, paradoxalement, ils savent sans savoir : ces êtres qui sont habités par les esprits ne connaissent pas particulièrement les symboles, parce qu’ils n’en ont pas besoin.

Ils perçoivent des messages inaccessibles à l’homme ordinaire et L’enseignement des Djina Ba Kô est donc un non-enseignement. Il s’agit d’une phase purement rituelle, sans apprentissage particulier puisque tout est déjà supposé acquis. Les voyants de cette catégorie ont pour fonction de donner un pouvoir, une sacralité, une capacité à percevoir l’invisible.

C’est la préparation au vol visionnaire chamanique, la phase du saut dans l’inconnu, le passage au-delà de la frontière des hommes ordinaires. À partir de là, le postulant devient un véritable voyant, il a reçu le pouvoir de dire l’avenir car il a fait l’expérience d’un autre référentiel espace-temps.

Le Djina Ba Kô lui a permis d’être en contact direct avec les entités qui animent les cauris. Il lui a remis ses « outils », c’est-à-dire des cauris préparés par lui-même, sacralisés et dotés de pouvoirs. Ces outils lui sont remis comme supports pour l’exercice d’une profession, dans le seul but de soulager la misère des autres, et, répétons-le, seul un Djina Ba Kô a le pouvoir de procéder à cette intronisation.

Au cours de cette phase, le postulant reçoit le sens secret et mythique des cauris, et notamment est informé de leur rôle dans les quatre orients et les quatre éléments. C’est une connaissance qui reste totalement secrète et, pour parvenir à cette révélation, le Djina Ba Kô peut faire attendre le postulant pendant plusieurs années.

C’est notamment au cours de cette phase rituelle que l’on apprend au postulant à se servir des entités en lui donnant un allié. Le Fleni Quela n’est en effet pas habité par les esprits, même après son initiation par un Djina Ba Kô. Pour exercer son art, il a donc besoin de recourir à un intermédiaire qu’on appelle l’allié et qui va l’aider à pénétrer le sens secret des symboles.

Quand un voyant ne peut rien interpréter dans les cauris, quand il ne voit rien, il fait appel à l’allié pour entrer en communication avecl’invisible. Tous ceux qui font de la voyance sans support (ce qui est tabou dans la tradition africaine), tous ceux qui n’utilisent ni cauris, ni cartes ni aucun autre intermédiaire, tous ceux-là ont très largement recours à l’allié qui leur a été donné.

Il est curieux de rencontrer ici le même terme que celui que Carlos Castaneda emploie dans la relation qu’il fait de l’initiation toltèque. Toutefois, il est tellement difficile de faire parler les chamans sur cette notion d’allié qu’il est impossible de savoir si ce terme recouvre le même concept que chez Castaneda.

Une fois cette phase rituelle accomplie, le Fleni Quela est véritablement initié à son métier, il a le plein usage de son art et rien ni personne ne peut le lui enlever, à la différence du Djina Ba Kô qui peut tout perdre si les « esprits » se retirent de sa personne. Mais l’enseignement n’en est pas achevé pour autant.

En Afrique, un homme de connaissance doit être utile à ses semblables. La voyance n’est qu’un instrument débouchant sur d’autres manières de communiquer avec l’univers et de s’en servir. Les Djina Ba Kô vont donc également enseigner d’autres techniques qui complètent la voyance, comme par exemple l’art d’ accomplir les sacrifices dans telle ou telle circonstance.

Un voyant apprend en effet à lire dans les cauris que souvent il faut accomplir un sacrifice pour débloquer une situation. Il doit ainsi savoir réaliser ces sacrifices et connaître les différents éléments entrant dans l’acte sacrificiel (gestes, paroles, objets, nourriture, etc.). Les Djina Ba Kô ont également la connaissance des plantes, ils savent où et quand les cueillir. Mais ils ne sont pas nécessairement guérisseurs ni féticheurs, et celui qui veut compléter l’enseignement reçu doit se mettre en quête d’autres maîtres pour apprendre d’autres pratiques.

Cette notion d’enseignement n’a pas en Afrique la même connotation qu’en Occident : il n’y a pas de cursus, de parcours initiatique obligé. Tout dépend des aspirations de l’adepte. Certains se contentent d’une technique et ne souhaitent pas bouger de leur village ou de leur région.

D’autres ont soif de connaissances et parcourent en tout sens le continent noir, à la recherche d’une rencontre, au gré d’une intuition, de tel ou tel « nom » qui leur aura été recommandé. C’est ainsi qu’en Afrique, un homme de connaissance a souvent eu plusieurs maîtres.

Il aura été formé aux arcanes inaccessibles de la voyance par un Djina Ba Kô, puis il aura appris l’art de guérir par les plantes, ou bien l’usage du fétiche, et peut-être les deux, et enfin il aura reçu la maîtrise du passage de la vie à la mort. Alors seulement, il pourra s’estimer véritablement « complet ».

Il faut mentionner une troisième catégorie de voyants : il s’agit de ceux qui ont, originellement, le don de voyance. Ils ne sont pas habités par les esprits, mais ont la possibilité de voir le présent et l’avenir sans s’attacher à un support particulier comme les cauris.

Ils ont des visions, des images, et en pays samo on les appelle des La Banankoula, c’est-à-dire « le dieu lui a donné ». Mais en Afrique, la pratique de la voyance directe, sans support ni intermédiaire, est considérée comme néfaste car elle ferait vieillir prématurément celui qui s’y adonne.

Les chamans considèrent qu’il faut nécessairement un écran, un support comme les cauris ou les cartes, pour se protéger des entités pas toujours positives qui habitent les consultants. Ceux qui ont un don de voyance inné doivent donc, comme les autres, recourir à un Djina Ba Kô pour être initiés rituellement et recevoir les outils de voyance qui leur sont appropriés (ce ne seront d’ailleurs pas nécessairement des cauris) et dont ils devront apprendre tous les arcanes.

Tel est, schématiquement, l’itinéraire d’un Africain qui veut se consacrer à la voyance, qui est attiré par ses mystères et souhaite en faire un métier reconnu dans la société traditionnelle. Sans devoir suivre cette voie exigeante qui engage toute une vie, un Européen peut aussi apprendre à se servir des cauris.

Il ne deviendra pas un voyant au sens que les chamans africains donnent à ce terme, et ne pourra pas utiliser les cauris comme un vrai professionnel dont le regard aura été ouvert par un Djina Ba Kô, lequel ne lui aura pas remis des cauris sacralisés, dotés de pouvoirs particuliers.

Mais il pourra s’en servir pour lui-même et pour son entourage dans le but de résoudre quelques questions simples concernant sa santé, son travail ou ses relations affectives.

source: La magie africaine – Les cauris: Paroles des Dieux, par J.Y Lefevre)

Mikael

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